Metz

Reportage
Les "mamies tricoteuses" messines comptent les mailles, pas leurs heures

Par Justine DEMADE PELLORCE • Journaliste de la Semaine • 12/02/2019 à 11h45

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On les connaît sous le nom de “Mamies tricoteuses” mais elles préfèrent parler des “tricoteuses”. Pour ouvrir les portes à toutes les bonnes volontés, quel que soit l’âge. En Moselle, 450 tricoteuses confectionnent bonnets et chaussons, couvertures ou pulls douillets. Pour les enfants beaucoup, pour les aînés un peu aussi, ces super mamies ont trouvé là un « passe-temps utile ». Au groupe de Metz, qui se réunit chaque lundi après-midi au Sablon, plus de 8 000 pièces ont ainsi été tricotées l’année dernière.

Lundi, 14h, une voiture se gare rue Saint-Bernard, dans le quartier du Sablon à Metz. Deux dames s’en extirpent, chargées de quelques décennies et de sacs débordant de tricots. Pas de doute, elles se rendent au 34 où, chaque lundi après-midi se retrouvent une vingtaine de tricoteuses bénévoles de l’association Amis sans frontières.

 

Deux étages plus haut, une porte s’ouvre sur des étagères colorées de pelotes de laine. En face, des caisses pleines de pulls, bonnets et autres couvertures. Chacun est emballé dans un sachet, se voit attribuer une taille : à l’œil mais un œil expert, faut voir l’atelier des emballeuses un peu plus loin. Ce sont elles qui décident aussi quand les boutons posés sur un modèle ne sont pas les plus judicieux et qui placent alors les imparfaits de côté, pour la spécialiste ès boutons : celle qui fait toujours le bon choix de l’avis général. Ici, ce n’est pas parce qu’on donne qu’on fait les choses à moitié bien au contraire !

 

Les mamies tricotent ici comme elles l’ont fait autrefois pour leurs enfants puis leurs petits-enfants. Comme elles le feraient pour elle. Ou pas d’ailleurs à l’image d’Evelyne, 70 ans et vêtue d’un beau pull en tricot...  acheté dans le commerce. Elle préfère les petites pièces, pour les enfants ou les bébés, y compris les petits prématurés. À ce moment-là, elle habille même une poupée Barbie d’une mini robe blanche et dorée. Elle fréquente l’atelier depuis 5 ans, mais a appris le tricot toute petite, comme l’ensemble des tricoteuses du jour. « J’ai appris à 4 ans en regardant ma mère. Alors naturellement j’ai voulu deux aiguilles pour faire comme maman », raconte la septuagénaire.

“Nous apportons la chaleur”

Comme ses consœurs, elle a tricoté pour ses enfants, a levé le pied ou plutôt la main quand elle était en activité, a repris pour ses petits-enfants. Maintenant, elle tricote pour les enfants des autres et c’est le même plaisir. « Nous apportons la chaleur », formule Françoise Huser, présidente mosellane et nationale de l’association. Chaque année, près de 10 000 pièces sont tricotées, crochetées ou cousues et distribuées aux personnes dans le besoin via les associations et institutions : 29 en Moselle, des Restos du cœur au Cada (centre d’accueil des demandeurs d’asile) en passant par les CCAS, l’hôpital de Mercy ou les centres maternels (qui accueillent des jeunes mamans isolées/ à la rue). Quelques maisons de retraite font aussi appel aux chaussons tricotés exprès pour leurs résidents, comme des sages-femmes libérales. Ce qui marche le plus : les kits naissances comprenant 12 à 14 pièces de tricots, couverture comprise, ainsi qu’une turbulette. Parce qu’elle doit aussi considérer ces aspects, Françoise sait que ces kits sont valorisés à 170 €.

 

Il faut savoir que les tricoteuses se penchent non seulement sur leur ouvrage quelques heures hebdomadaires dans ces groupes (et que bien souvent, quand elles sont sur des points trop compliqués, elles doivent tout défaire une fois rentrées à la maison parce que, distraites par leur conversation, elles se concentrent moins sur leurs aiguilles), mais qu’elles poursuivent une fois à la maison. C’est bien simple, pour la plupart, pas un jour sans tricoter. Ça occupe les mains et les heures. Et ça produit un résultat utile à d’autres, il ne leur en faut pas plus pour se sentir exactement où il faut. « C’est bien simple, les dames qui viennent ici sont moins souvent malades que d’autres : elles n’ont tout simplement pas le temps de regarder leur nombril », avance Françoise qui n’a pas encore demandé de contrepartie à la Sécu.

Les jeunettes de 70 ans

Georgette est la doyenne présente ce lundi-là (la véritable doyenne en titre, Annette, affiche 97 ans): 92 ans qui irradient dans son pull rose et derrière son sourire lumineux. Au bout de ses aiguilles, une pelote rose elle aussi, « un hasard, elles m’ont commandé des petits pulls sans manches pour l’été », raconte la nonagénaire. Et comme depuis toujours, elle s’exécute avec plaisir satisfaite d’avoir « un but ». Elle vit seule dans sa maison, et le tricot l’empêche de « bayer aux corneilles ». Le fil de laine évite pour elle comme pour la plupart des autres de se retrouver « coupées du monde », dit-elle avec lucidité. Canne garée sur le bord de la table, elle s’assied chaque semaine aux côtés de Monique, 89 ans, l’autre experte du groupe.

 

Du haut de leur âge canonique, elles partagent leur expérience avec les jeunettes de 70 ou 75 ans. Ça ne les empêche pas de se retrouver coincées comme Monique qui ne parvient pas à assembler deux pièces : elle détricote l’ensemble avec conviction et rapporte dans un sourire que dans certains groupes locaux (200 tricoteuses se rassemblent régulièrement dans 13 communes de Moselle), quelques hommes participent… au détricotage ! L’an dernier, les 450 paires de mains (une dame de Yutz collecte par exemple les tricots de sept amies à elle) ont produit 8 012 pièces. « Moins que les 12 000 de l’année d’avant mais nous avons tricoté beaucoup plus de couvertures, qui prennent du temps », se justifie presque la présidente.

Convivialité en pelotes

Les ateliers du lundi c’est de la convivialité en pelotes, il faut entendre les conversations se croiser, les duos ou les groupes se former par affinités, les caractères s’accommoder, ou pas. Sûr qu’ici, pas de place pour le cliquetis des aiguilles. Françoise a même dans son sac son « grelot magique », qu’elle dégaine quand elle peine à se faire entendre. Pour leur transmettre les infos du national ou des autres groupes. La transmission c’est d’ailleurs le cœur de tout ça : entre la mamie de 94 ans qui, dans le groupe de Bouzonville, a appris à ses copines tricoteuses comment réaliser la magnifique couverture pour bébé, entre ces mamies qui finalement tricotent pour les petits-enfants d’autres, entre ces ateliers mis en place (mais qui tiennent difficilement) avec les jeunes mamans des centres maternels pour leur apprendre comment habiller elles-mêmes leurs petits…

Appel à laine

« Nous sommes face à une grande misère », prévient la présidente qui raconte cette jeune femme sans domicile fixe arrivée au CHR de Thionville et ayant accouché dans la foulée alors qu’elle ignorait sa grossesse. « Elle n’avait absolument rien pour ce bébé dont elle ignorait l’existence quelques heures avant », ne s’habitue pas Françoise qui a pris l’habitude de formuler qu’avec leurs aiguilles, elles ne tricotent pas seulement le fil de laine, mais aussi le lien. Avec les personnes en besoin, entre les dames. Sylviane, 75 ans, a ressorti ses aiguilles au décès de son mari, beaucoup sont veuves ici. Elle tient aussi régulièrement les stands et entre deux, sort un pull par semaine en moyenne.

 

Véronique passe en coup de vent, l’habitante de Terville s’autoproclame « chauffeur » du groupe, avec ses allers et retours de tricots depuis la Moselle Nord jusqu’à Metz où elle « turbulette » également. Pour elle la couture donc, pour d’autres le crochet. C’est le cas de Louise, 70 ans, qui « récupère toutes les fins de pelotes et en fait de jolies couvertures au crochet donc ». Rien ne se perd à commencer par les occasions de boire un café ou de partager un gâteau pour les anniversaires.

 

C’est aussi ça l’atelier des tricoteuses, on n’est pas aux pièces non plus. Les autres tricotent plus classiquement. Et que leur faut-il à part leur coup d’aiguille et leur envie ? De la laine pardi ! C’est le nerf de la guerre. Alors l’association en achète en gros, elle en reçoit aussi en dons. Et lance un appel à laine.
Et puis deux temps forts pour vendre, cette fois, les ouvrages de ces dames : l’autre marché de Noël (le rendez-vous solidaire qui s’est tenu salle Fabert en décembre) et le salon Créativa (du 28 février au 3 mars à Metz- expo). Là, Amis sans frontières vendra non seulement à des prix largement inférieurs à ceux du marché (une obligation sous haute surveillance de la répression des fraudes) mais exposera aussi aux quatre coins du salon ses saynètes tricotées, inspirées des contes traditionnels. Une histoire de transmission on disait.
 



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