Nancy

Reportage
Varangéville : sous les pavés, l’orage

Par Arnaud STOERKLER • Journaliste de La Semaine • 04/02/2019 à 15h00

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Fière d'être la dernière commune française à héberger une mine de sel dans son sous-sol, Varangéville en tire un sacré inconvénient : tout projet d’urbanisme projeté dans ses vieux quartiers s'avère plus ou moins interdit par la préfecture de Meurthe-et-Moselle, qui justifie sa décision par le principe de précaution. Des difficultés portées en justice par le maire René Bourgeois et certains habitants propriétaires, pour forcer l'État à mieux respecter la vie qui, en surface, entend bien perdurer.

« Les gens s'imaginent parfois que l'exploitation du sel dans notre sous-sol est une mine d'or, pour la commune de Varangéville », s'amuse son maire communiste, René Bourgeois. Rien n'est moins vrai selon lui, même si la municipalité tire de l'exploitation de cette dernière mine souterraine encore en activité dans l'Hexagone un impôt dont l'intitulé semble surgir d'une époque révolue : la redevance des mines. « Elle est calculée selon le lieu d'extraction du sel, le tonnage annuel abattu et le nombre de salariés de la mine domiciliés dans notre ville. Ils sont encore dix aujourd'hui », égrène l'édile, de tête.

 

Cette recette, située bon an mal an entre 80 000 et 130 000 euros, « met du beurre dans les épinards » sans combler la note salée payée par la ville pour avoir le culot de posséder une terre aussi prospère : selon René Bourgeois, Varangéville a vu depuis 2002 l'ensemble de ses projets urbanistiques – d'une simple extension comme un garage à la réhabilitation intérieure d'un bâtiment – progressivement freinés dans ses vieux quartiers par la préfecture de la Meurthe-et-Moselle, jusqu'à atteindre « un blocage complet » depuis 2016.

 

En cause : les dizaines de kilomètres de galeries exploitées entre 1856 et 1970, tapissant le plancher du secteur ancien de la ville. Le seul dégât d'envergure dont la commune a été le théâtre remonte pourtant à 1873, lorsque l'ensemble de son quartier Saint-Maximilien s'est brutalement effondré de trois mètres. En l'espace de deux secondes, d'après des témoins de l'époque mentionnés par une étude du groupement d'intérêt public (GIP) Géodéris.

 

À part ça ? Pas grande chose, à entendre le maire : « C'était il y a 150 ans, à une période où le mode d'exploitation n'était pas le même qu'aujourd'hui (l'abattage pratiqué en ce temps à la lance à eau a pu fortement impacter la solidité des galeries, ndlr). Depuis, il n'y a plus de problème et nous ne craignons aucun danger lié à l'activité minière. »

« Risques d'affaissement faibles »

« Le sel a façonné en grande partie Varangéville », déroule René Bourgeois, fils et petit-fils de mineur de sel. « Nous sommes fiers de posséder la dernière mine souterraine métropolitaine encore en activité. Mais le blocage de notre urbanisme nous interdit de rénover nos bâtiments anciens et accélère la fuite de nos habitants : les jeunes nés ici ne peuvent plus y construire. »

 

Voilà pourquoi il a décidé l'an dernier, sur les conseils de son avocat messin Xavier Iochum, d'aller à l'encontre des préconisations drastiques imposées par la préfecture : alors qu'un habitant souhaitant muer un fonds de commerce en logements venait de voir son permis de construire obtenir un avis défavorable des services de l'État, l'édile a décidé de l'accorder quand même,  le 24 novembre 2017. S'en est suivie une joute juridique de plusieurs mois aboutissant le 29 mai 2018 à une ordonnance de la Cour administrative d'appel de Nancy, favorable à la commune : en clair, « la stabilité générale de l'ensemble des vieux quartiers est assurée » et « les risques d'affaissement très faibles [...] ne permettent pas de conclure que ces risques sont avérés dans le quartier dans laquelle se trouve implantée la construction autorisée ».

 

Pourquoi cette différence d'interprétation sur le degré du risque, entre la préfecture et la justice ? Parce qu'ils ne se réfèrent pas aux mêmes études pour l'établir : « Au départ, l'État s'est basé sur un rapport d'études du Centre scientifique et technique du bâtiment (CSTB, ndlr) pour imposer des contraintes administratives très strictes », explique Xavier Iochum, qui représente la mairie de Varangéville. « Mais une autre étude commandée par l'État à Géodéris, suivie dans ses conclusions par la justice, a estimé en 2014 que si la mine reste sèche (sans ennoyage par de l'eau ou de la saumure, ndlr), comme elle l'est actuellement, le risque évoqué par le préfet n'est pas justifié. »

« Que l'État arrête d'ignorer les propriétaires »

« En s'opposant par des moyens juridiques à une doctrine venue d'en haut, le maire de Varangéville a opéré une action pivot permettant de replacer la collectivité au cœur des préoccupations de l'État », juge avec style l'avocat Xavier Iochum. Exactement ce qu'attendent les 150 foyers varangévillois membres de l'association Selidaire, qui défend depuis 2011 les intérêts des habitants propriétaires : « Le problème, dans le code minier (qui régit ce type d'activité, ndlr), c'est que les propriétaires situés à la surface d'une telle exploitation n'en sont plus vraiment », rigole jaune Michel Jacquet, président du collectif. Hectares constructibles soudain déclassés « en pleine ville », surcoûts liés aux prescriptions imposées par l'État pour « la moindre extension de maison », « absence de cautions légalement prévues pour les habitations sous lesquelles des travaux miniers sont engagés », Michel Jacquet possède une liste de griefs longue comme le bras.

 

Si son association en a porté certains devant la justice, ce n'est pas uniquement pour jouer un rôle de poil à gratter : « Nous n'avons aucun intérêt à ce que la mine cesse son activité, puisque la vraie surveillance des galeries est assurée aujourd'hui par les mineurs. Mais nous voulons que l'État arrête d'ignorer les propriétaires se trouvant au-dessus de cette exploitation », résume le président. « Depuis cinq ans, la préfecture de Meurthe-et-Moselle a concentré tous ses efforts à rechercher les moyens d'interdire aux habitants de bâtir. Ce qui ne règle aucun problème sur le fond : les propriétaires souhaitent être indemnisés au titre des dommages liés à cette exploitation minière, et des solutions pérennes afin de ne plus voir leurs biens perdre de la valeur. »

« Pas une fatalité »

« Une activité minière, comme l'exploitation du sel à Varangéville, c'est à la fois de l'emploi et des risques. Il faut trouver la ligne de crête entre les deux versants de cette réalité, ce qui n'est pas toujours aisé », constate Xavier Iochum. Entre l'application maximale du principe de précaution choisie par la préfecture de Meurthe-et-Moselle – qui n'a pas souhaité réagir avant les conclusions d'une instruction judiciaire toujours en cours – pour se dégager de toute responsabilité, et le souhait de la mairie de desserrer cet étau afin de continuer à se développer pour survivre, le groupe Salins exploitant la mine de sel assure garantir la stabilité des terrains. La méthode d’extraction utilisée actuellement sous les nouveaux quartiers ne ponctionne que la moitié du gisement salifère, disponible en quantités colossales, pour permettre aux galeries creusées d'être soutenues par des piliers de sel de 29 mètres de côté.

 

« On ne peut que souhaiter un encadrement rigoureux d'une telle activité industrielle. Ce qui semble être le cas ici, mais ne l'était pas à Rosbruck », rappelle l'avocat, en référence aux affaissements de terrain de ce village du bassin houiller en Moselle, aujourd'hui gravement impacté par une exploitation du charbon datant du siècle dernier. Selon lui, ces dégâts ne sont « pas une fatalité » et « des moyens existent pour y remédier », afin qu'ils n'affectent pas Varangéville : « L'étude de Géodéris est claire : le seul risque d'effondrement consisterait en une arrivée d'eau massive venant d'un fait extérieur. Or, cet aléa est faible et peut être maîtrisé si l'État, à travers les recommandations qu'il fait à l'exploitant, s'assure que les conditions de mine sèche soient garanties et pérennisées. »

 

En attendant de voir cette réflexion sur le long terme prise en compte par l'État, Michel Jacquet s'interroge sur la pertinence de combler les galeries inoccupées par remblaiement – idéal mais coûteux – et René Bourgeois porte son regard vers le nord de sa ville, qui pourrait s'urbaniser hors du périmètre minier. Un secteur dont le sous-sol reste, à défaut d’or, toujours autant gorgé de sel.
 



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