Littérature

La critique de Béatrice Arvet
"Le monarque des ombres" de Javier Cercas aux éditions Actes Sud

Par Béatrice ARVET • Correspondante La Semaine • 28/12/2018 à 18h00

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Il avait toujours catégoriquement refusé de traiter le sujet tant il avait honte du passé franquiste de sa famille. Pourtant, l'histoire de ce grand-oncle phalangiste mort à dix-neuf ans, interférait sans cesse sur son oeuvre. Javier Cercas mène l'enquête sincèrement, en réfléchissant sur les origines de la guerre civile, l'héroïsme, " les légendes tissées par les hommes " et la mort qui " seule est indéniable ".

Il s'agit d'une affaire d'héritage et manifestement Javier Cercas, qui n'a cessé de collecter des renseignements sur le destin tragique de Manuel Mena tout en se défendant haut et fort d'écrire sur lui, ne pouvait se défiler. Édifié au statut de héros par la mystique villageoise, pleuré par sa nièce jusqu'à n'avoir plus de larmes pour le reste de sa vie, Manuel Mena demeurait non seulement une énigme, mais surtout une ignominie et l'impossibilité d'assumer publiquement le rôle de sa famille durant le conflit. En essayant de dessiner les contours de cette personnalité opaque, il va être amené à contextualiser non seulement le passé de ses ascendants, mais celui de son village et d'une partie de l'Espagne. Cette démarche permet de mieux comprendre la spirale de peur, donc de haine qui s'est emparée du pays. Et au passage, donne l'occasion de réviser la propagande phalangiste, dont l'écho inquiétant – antisystème, anticapital, antilibéral, nationalisme social, démagogie - nous revient régulièrement dans les diatribes de nos partis d'extrême gauche ou droite.

Manuel Mena avait dix-sept ans au commencement de la guerre et trois mois de plus lorsqu'il s'est engagé dans le camp des phalangistes. Il est mort en septembre 38 lors de la vaine bataille de l'Èbre où sont tombés 25 000 hommes en 115 jours et nuits de combats d'une violence inouïe. Sa nièce n'a cessé de poser cet homme qu'elle adorait en héros, tout en conditionnant son fils à ne pas choisir le même genre de destin. Celui-ci a donc dû en passer par ses rapports avec cette mère déracinée, qui l'a formaté à devenir Ulysse, celui qui vieillit et non Achille, celui qui se lamente d'être " le monarque des ombres ".

Comment enquêter sur des événements vieux de quatre-vingts ans ? Quelle vérité peut-il en sortir ? Javier Cercas aimerait trouver des indices laissant entendre que son parent s'était fourvoyé. Contrairement à plusieurs de ses ouvrages, il s'interdit ici d'utiliser la fiction pour approcher la réalité. Cela l'oblige à une discipline stricte, une lutte virulente entre le romancier prêt à s'engouffrer dans le moindre interstice disculpant la trop jeune recrue et l'historien à la recherche de preuves. À défaut d'en restituer l'état d'esprit, l'auteur des " Soldats de Salamine " tente d'établir les faits avec le peu qu'il possède, le témoignage de rares survivants et quelques pauvres documents parfois erronés. Le cheminement est passionnant, complété par une réflexion philosophique sur la transmission, le courage, le sacrifice.

Avec ce nouvel opus, Javier Cercas clôt un cycle dans une oeuvre mémorielle, cohérente, rigoureuse et complexe, injustement absente du palmarès de nos prix littéraires.



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Par M.P.G.
 • Ben... Ça dépend...
29/12/2018 • 08:22

Bonjour Béatrice Arvet,
Dans son précédent ouvrage, L'IMPOSTEUR, Javier Cercas fait dire à son personnage "... Je ne pouvais pas lui garantir quelle tournure allait prendre le livre, parce que je ne savais ce que je voulais écrire qu'une fois que je l'avais écrit" (p.54 Actes Sud)
Tout est là.
Javier Cercas cherche.
Il cherche qui il est.
Il cherche où est le bien, où est le mal.
Il cherche pourquoi le mal. Comment le mal.
Lui -comme nous tous- préfère descendre d'une lignée de héros que de salauds.
Alors, inlassablement, il écrit, il cherche ce qu'il veut écrire. Il veut comprendre qui il est.
Pour cela, dans L'IMPOSTEUR, il convoque Primo Levi "Peut-être que ce qui s'est passé ne peut pas être compris, et même ne doit pas être compris, dans la mesure où comprendre, c'est presque justifier."... Cela n'a pas empêché Primo Levi d'affirmer aussi "Pour un homme laïc comme moi, le plus important, c'est de comprendre et de faire comprendre"!!
Primo Levi comme Javier Cercas cherchent. Pourquoi le mal. Comment le mal.

Toujours dans L'IMPOSTEUR,page 50: " Ils n'ont pas à essayer de comprendre leurs bourreaux, disait Todorov, parce que la compréhension implique une identification avec eux, si partielle et provisoire qu'elle soit, et cela peut entraîner l'anéantissement de soi-même. Mais nous, les autres, nous ne pouvons pas faire l'économie de l'effort consistant à comprendre le mal, surtout le mal extrême, parce que, et c'était la conclusion de Todorov, "comprendre le mal ne signifie pas le justifier mais se doter des moyens pour empêcher son retour".
<<<<<

Javier Cercas "clôt un cycle" écrivez-vous en conclusion de votre billet. Je ne sais pas... Je ne sais pas... En a-t-on jamais fini avec ses obsessions?
Si on en croit PASCAL, "Chaque artiste garde ainsi au fond de lui, une source unique qui alimente pendant sa vie ce qu'il est et ce qu'il dit."

 

 
 

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