Culture

La chronique de Béatrice Arvet
"La robe blanche" de Nathalie Léger chez P.O.L

Par Béatrice ARVET • Correspondante La Semaine • 01/01/2019 à 12h00

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La première voulait sauver les hommes, la seconde avait une revanche conjugale à prendre. Nathalie Léger mêle le destin tragique de Pippa Bacca aux déboires de sa propre mère, dans une réflexion captivante sur le rôle de l'art, de la littérature et leur capacité respective à rectifier la grande histoire ou les petits drames privés.

Probablement la tapisserie devant laquelle elle a pris ses repas enfant, au milieu de la guerre parentale, a-t-elle sa part de responsabilité dans cette histoire entre Pippa Bacca, l'auteur et sa mère. " L'assassinat de la femme " représentant un panneau peint par Sandro Botticelli pour une commande nuptiale portait en lui les germes d'une quête autour de la réparation et des naufrages contredisant parfois les promesses d'une robe de mariée. C'est ce symbole de pureté qu'avait choisi Pippa Bacca, de son vrai nom Giuseppina Pasqualino di Marineo, afin de porter un message de paix, en allant en stop de Milan à Tel-Aviv par les Balkans, la Turquie, la Syrie, la Jordanie et le Liban ; comme si la force de l'emblème pouvait à elle seule repousser la barbarie. Fascinée par ce geste, Nathalie Léger s'interroge, au-delà du côté suicidaire, absurde ou inconscient de la performance, sur l'échec de cette ambition démesurée.

Alors qu'elle tente de comprendre quelle sorte d'auréole cherchait Pippa, sa mère interfère sans cesse sur son travail, exigeant qu'éclate enfin une vérité ressassée sa vie durant. Les deux sujets finissent par se rejoindre, d'un côté la rédemption de l'humanité, de l'autre le salut d'une femme humiliée. " Une robe blanche suffit-elle à racheter les souffrances du monde ? Sans doute pas plus que les mots ne peuvent rendre justice à une mère. " Une justice concernant un mariage raté, dont la narratrice est contrainte de supporter le poids, tout en refusant énergiquement d'être la dépositaire de cette alliance aux dés pipés.

Truqué également le pacte de Pippa avec sa robe immaculée, croyant effacer la crasse du monde par la simple grâce de ses intentions. Partie le 8 mars 2008 de Milan, elle a été violée, tuée et dépouillée le 31 du même mois, son corps jeté dans un taillis quelque part entre Izmit et Gebze. Un répit de vingt-trois jours avant que ne se réveille l'inévitable instinct prédateur.

L'art a-t-il pour objectif de réparer les dérèglements humains ? Ou la littérature de créer un mémorial pour un " malheur banal " ? " Le fait artistique réside dans la conscience du geste ", affirmait Piero Manzoni, l'oncle de Giuseppina, pionnier de la mouvance conceptuelle. Était-ce le cas de Pippa ? Nathalie Léger, elle, ne manque pas de lucidité en nouant la voix de l'artiste sacrifiée à celle de la répudiée mutique. Au centre de ce dialogue silencieux, elle se fraie un chemin en approfondissant avec une belle honnêteté, l'étrange lutte de pouvoir, indissociable malgré l'affection, du rapport mère-fille. Après la comtesse de Castiglione et Barbara Loden, à défaut de justice, elle rend un " supplément de vie " à deux êtres bafoués, dont les robes de mariée, au lieu d'un bonheur sans nuage, sont devenues la métaphore de l'oppression féminine.

© JFoley-POL_2012



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