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Lorraine : les oiseaux ne se cachent plus pour mourir

Par Aurélia SALINAS • Journaliste de La Semaine • 14/05/2018 à 14h30

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C’était il y a quelques semaines. Deux études révélaient la baisse inquiétante du nombre d’oiseaux dans toute la France. Le phénomène n’est pas nouveau et ne fait que s’intensifier. Qu’en est-il en Lorraine ? Etat des lieux d’un patrimoine naturel en danger, au côté de Jean François, conseiller scientifique pour le Conservatoire d’Espaces Naturels de Lorraine, spécialisé en ornithologie.

Pendant quelques jours, l'information a constitué l'un des titres de l'actualité. Les oiseaux meurent, les campagnes se vident de leurs chants mélodieux et le monde reste aveugle et sourd. Les résultats de deux études, l'une menée par le Muséum National d'Histoire Naturelle et l'autre par le CNRS arrivent au même constat. Dans leur communiqué de presse commun, leurs mots sont forts : « Les oiseaux des campagnes françaises disparaissent à une vitesse vertigineuse. En moyenne, leurs populations se sont réduites d'un tiers en 15 ans (…). Le déclin des oiseaux en milieu agricole s'accélère et atteint un niveau proche de la catastrophe écologique. »

 

A Lay-Saint-Christophe, petite commune située près de Nancy, Jean François n'a rien appris de neuf lorsque les conclusions de ces études sont parues. Conseiller scientifique pour le Conservatoire d'Espaces Naturels de Lorraine, spécialiste en ornithologie, Jean François sait que les populations d’oiseaux diminuent. « Cela fait des décennies que ça dure et ça ne fait que s'aggraver », témoigne-t-il.

 

En ce mois d'avril, il attend que les cinq couples de martinets reviennent d'Afrique subsaharienne pour nicher dans sa grange. Ils ne sont pas les seuls à profiter du havre de paix que constitue son jardin où pratiquement chaque arbre accueille un nichoir. De son oreille experte, Jean François sait reconnaître tous les cris et chants. En ce chaud milieu d'après-midi, il en distingue cinq ou six, du merle au moineau en passant par le troglodyte. Mais ce n'est pas le meilleur moment pour écouter les oiseaux chanter. Il faut se lever plus tôt pour en profiter. C'est au petit matin qu'ils sont les plus bavards.

Bénévole pour le STOC

Depuis quelques années, Jean François participe au Suivi Temporel des Oiseaux Communs (STOC). Ce programme de sciences participatives regroupe des ornithologues amateurs et professionnels dans toute la France. Ils sont plus de 1 000 à fournir des relevés sur un carré de 2km/2 où sont balisés dix points d'écoute. Trois fois durant le printemps, Jean François se livre à cet exercice où il note tout ce qu'il voit et entend. C'est justement les résultats de ces relevés qui ont conduit aux constats alarmistes du Muséum National d'Histoire Naturelle.

 

Jean François n'est pas dupe. Il sait que, passés les quelques jours d'incendie médiatique, le feu va se déplacer vers un autre sujet. « C'est un effet, c'est le printemps, c'est le moment des oiseaux. » Même si la fenêtre se referme rapidement, elle a au moins le mérite d'être ouverte. Le danger et l'accent ont surtout été mis sur les oiseaux agricoles. « Ils ont du mal à trouver leur place dans un milieu exploité de plus en plus intensivement », souligne Jean François. Les haies et les buissons disparaissent, il n'y a plus de places pour les oiseaux. Autre problème : les pesticides qui tuent les insectes.

L'alouette et la perdrix

Premier oiseau menacé : l'alouette des champs. « Elle était d'une banalité affreuse. C'est un passereau qui ne paye pas de mine du point de vue du plumage et qui aime tous les milieux ouverts. L'ouverture des paysages par l'agriculture à l'ancienne l'a plutôt favorisée. L'alouette des champs fait partie de notre patrimoine et anime de son chant tous les territoires agricoles. Tout le monde l'a un jour entendue sans savoir que c'était elle. Cet oiseau n'a pas de problème pour trouver un milieu qui lui convient. Par contre, il ne trouve plus à manger pour ses petits. »

 

Autre oiseau touché : la perdrix grise. « Elle est présente en milieu céréalier mais ce n'est pas la bonne », livre mystérieusement Jean François. La perdrix grise est typique de la campagne agricole française, présente aussi dans les chansons de notre enfance. « Un oiseau assez sympa avec une petite tache châtain en forme de fer à cheval au bas de la poitrine », décrit Jean François, « adapté à l'agriculture qu'on pratiquait autrefois avec la fauche à la main et des haies où il pouvait se réfugier. On ne parlait pas de pesticides. La mécanisation de l'agriculture, l'apparition des pesticides ont conduit à une baisse drastique de leur population. Elles ont disparu de Lorraine. Or c'était aussi une espèce de gibier de premier ordre. Les chasseurs se sont donc lancés dans l'élevage de manière à relâcher des perdrix qu'ils pourraient ensuite chasser. Fragilisés, les oiseaux qui échappent aux tirs de fusil ne peuvent pas faire face aux prédateurs sauvages. Je pense qu'il n'y a plus de perdrix grise à l'état sauvage », regrette Jean François.

Dans les prairies

Les oiseaux dits de prairie sont également touchés par ce phénomène de disparition. En Lorraine, les plus prestigieux se trouvent dans les vallées alluviales de la Nied, la Seille, la Meuse : des vallées larges, très productives aux sols profonds.  Le réchauffement climatique entraîne des fenaisons de plus en plus précoces sans parler de la mode de l’ensilage. Les oiseaux n'ont donc plus le temps de nicher. Les petits se font faucher alors qu'ils n'ont pas encore la capacité d'échapper à la machine. Par ailleurs, la densification des prairies produites par les engrais empêche les oiseaux d'accéder au sol.

 

Une espèce emblématique est touchée par cette conjonction de phénomènes. Il s'agit du courlis cendré, grand limicole, reconnaissable grâce à son grand bec courbe et ses grandes pattes. « Il pond autour du 20 avril : quatre œufs. La ponte dure une semaine, l'incubation trois. On arrive en plein dans la période où certains paysans vont commencer à exploiter leur herbe. La couvée ou la nichée sont détruites », décrit Jean François. Des mesures environnementales ont été prises de manière à conduire à un retard de fauche de la part des agriculteurs qui reçoivent en contre-partie une compensation financière. En Lorraine, le courlis cendré est toujours présent notamment grâce à sa longévité qui s'échelonne de 20 à 30 ans. En Alsace, en revanche, il a complètement disparu.

Le moineau

Qu’en est-il du moineau ? Lui c'est un urbain qui se trouve partout où l'homme construit, de la ferme la plus reculée aux villes. Il recherche les bâtiments où nicher. L'artificialisation de la ville est en train de l’en chasser. Par exemple, il disparaît de Paris. La diminution des espaces verts et de la présence des insectes conduisent à sa perte. Il ne trouve plus à manger. La rénovation des bâtiments ôte les espaces où les moineaux peuvent nicher. « J'ai encore mes moineaux car j'ai demandé aux personnes qui ont réalisé des travaux chez moi de laisser des trous au niveau des poutres », explique Jean François, qui invite les défenseurs des oiseaux à en faire de même.

La Lorraine relativement préservée

La Lorraine reste malgré tout une région « relativement préservée par rapport à d’autres », constate Jean François. Et même si le commun des mortels ne se rend pas compte de ce qu'il est en train de se passer, il n'est pas trop tard pour réagir. « Un monde sans oiseaux serait bien triste. Cette disparation progressive est le signe que l'homme lui-même est en péril. » Que peut-on faire ? « A titre individuel pas grand chose. Mais pourquoi pas laisser tranquille l'hirondelle de fenêtre qui vient nicher sous son toit, par exemple en mettant une planche en bois au-dessous du nid pour éviter les salissures. Ou encore laisser une fenêtre ou une lucarne ouverte chez soi pour permettre l’accès de l’hirondelle rustique à un endroit qui ne craint rien. »

Photo : perdrix grise


1 réaction

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Par jeanh
 • lecteur
15/05/2018 • 06:33

Bonjour,
Très intéressant.

Par contre, une faute de français vous a échappé : "Deux études révélées" = "Deux études révélaient ". 

 
 

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