Moselle-Est

Les Bons Plans de Jo Nousse
A Platt culture

Par Justine DEMADE PELLORCE • Journaliste de la Semaine • 18/10/2014 à 17h30

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Il défend sa langue natale avec l’abnégation du sacerdoce : Jo Nousse est né en francique luxembourgeois, et il a grandi en l’arborant fièrement . Instituteur et musicien, il s’est battu pour que soit considérée cette langue régionale. Une simple question de justice.

"Mannijo", comme un pied de nez aux lignes et aux frontières. Le groupe avec lequel Jo Nousse vient tout juste de sortir son cinquième album porte dans son nom la fusion des cultures : Manni pour Manfred, originaire de Coblence (ou "Koblenz" en allemand, "Kowelenz" en platt luxembourgeois), et Jo pour Joseph, le gamin de Hunting - Pays des Trois frontières. Ce groupe est né il y a 17 ans, après d'autres expériences humano musicales : au sein de "Geeschtemat ?" d'abord, groupe de musique traditionnelle francique où Jo jouera jusque dans le milieu des années 80 à l'initiative de Daniel Laumesfeld, chercheur en socio-linguistique, intellectuel, artiste… « Il voulait "reconcerner" le terroir avec sa langue et refusait systématiquement les concerts à plus de 250 kilomètres. Un puriste. » Au sein de "Tutti Futti" plus tard, un groupe de « rock multiculturel, où nous chantions dans une douzaine de langues, du platt au catalan en passant par le kabyle ». Aujourd'hui entre Manfred, qui parle le francique mosellan, et Jo, le francique luxembourgeois, une parfaite compréhension.

Aux champs et au monde

C'est un peu la quête de l'équilibre : complètement attaché à ses racines et en même temps totalement ouvert sur le monde. C'est la vision des choses que défend Jo Nousse depuis sa jolie maison toute tarabiscotée qui grimpe entre une venelle médiévale et les murs du château de Sierck, avec vue imprenable sur la Moselle et le Stromberg. « Nous étions ici dans un pays d'ouvriers paysans, cela a probablement forgé cet esprit : à l'usine, ils se frottaient à la mixité culturelle et en rentrant, ils cultivaient leurs terres, profondément ancrés. » C'est cette richesse que défend Jo, balayant l'idée de communautarisme. Il parle quelques langues, parmi lesquelles l'anglais et l'allemand ou encore le catalan. Mais sa langue natale, c'est le francique luxembourgeois.

Né à Thionville en 1958, il grandit à Hunting, un petit village à quelques collines de Sierck-les-Bains. Sa vie le mène à Montigny, et à Thionville, où il effectuera une grande partie de sa carrière d'instituteur, mais c'est au cœur du pays des Trois frontières qu'il cherchera à s'installer avec sa famille, « bien sûr ». Bien sûr ? « Nous sommes là où s'embrassent les pays. Enfin, là où ils devraient s'embrasser, parce qu'ils le font souvent la bouche de travers. Mon substrat culturel est ici », dit-il à mi-chemin entre l'agriculteur et le sociologue.

Itinéraires culturels bis

C'est vrai qu'à la maison, Jo parlait le platt et que dans son village, le seul gamin qui ne le parlait pas était asthmatique et passait son temps en cure à La Bourboule. Le français est arrivé vers l'âge de six ans avec l'école et sa « méthode baffe ». « On apprend vite à ce compte là », dit-il sans amertume. Il deviendra même instituteur, « parti sur des itinéraires culturels bis » : « Comme tous les enfants de prolos - mon père était métallo - j'ai passé le concours de l'école normale pour changer de couche sociale. » Pendant sa carrière, il se battra pour l'enseignement du francique luxembourgeois. Pas avec un sentiment de revanche, mais dans une quête d'égalité.

Son amour "plattonique", quoique contrarié par les institutions, persiste au collège, avant « la honte linguistique ». « Elle s'est installée au lycée, à Thionville, où le platt était très peu pratiqué : on le parlait en catimini comme les gamins italiens de la 3e génération ont pu le faire. » Le sursaut a lieu l'année du Bac. « Nous avions appris qu'il existait une option "langue et culture régionale" et on s'était dit qu'on gratterait des points faciles.  On s'est fait virer du bureau de la secrétaire qui nous a dit : "Ce que vous parlez, ce n'est pas une langue, c'est rien." »

Ironie du sort, 40 ans plus tard, Jo a formé des centaines de candidats à cette épreuve facultative. Le résultat d'un combat quasi sacerdotal : le platt luxembourgeois est parlé dans 78 communes, là-haut, vers le pays des Trois frontières. Or, aujourd'hui, lorsque quelqu'un maîtrise la langue du « pays le plus riche du monde », il va « croûter » de l'autre côté de la frontière, explique Jo sans jugement de valeur (« Il n'y a pas de mal à vouloir gagner sa vie »). Lui est plutôt du genre à vouloir l'enrichir, sa vie. En 1984 pour la première fois, il a demandé un poste d'enseignant en langues et cultures régionales, poste ouvert en 2005, pérennisé en 2011 !

À la retraite depuis cette année, il poursuit son œuvre - « pas une évangélisation », prévient-il. Le consom'acteur de culture(s) locale(s) résume : « Je suis fier de mes disques comme un paysan peut l'être de ses fromages de chèvre. »

Mes coins perso

Le Mercantour ou la Chartreuse :
la rando, partout

« J'adore la randonnée et nous nous baladons beaucoup en fFance avec mon épouse. Dans le Mercantour, la Mecque de la randonnée, ou dans la Chartreuse : une façon d'approcher le Nirvana à six heures d'ici. Je ne déteste pas les villes, où nous faisons de la randonnée urbaine. »

Barcelone le rêve réalisé
« Là-bas, le rêve s'est un peu réalisé : on y retrouve une identité culturelle forte. L'une des rares grandes villes où je me verrais vivre. »

Mes livres
Le dernier Lapon d'Olivier Truc

« Ce polar est un premier roman, autour d'une histoire extraordinaire et tout un rapport à la culture qui m'a marqué. L'inspecteur, le personnage principal, fait un complexe avec sa langue d'origine : le same. J'aime aussi le chamanisme qui se frotte aux découvertes scientifiques. »

Tout Philippe Claudel

« J'adore Claudel, "La petite fille de monsieur Lihn", "Le rapport de Brodeck"... Il est l'un des meilleurs pour le rapport sensuel, la profondeur et la richesse de l'écriture. »


Mes films
Les polars asiatiques

« Coréen, chinois, japonais, j'aime le cinéma asiatique. Dernière claque en date : "Black coal", mais c'est toujours le choc avec le cinéma asiatique. Il y a aussi "Printemps, été, automne, hiver et... printemps", un film sud-coréen, sur la notion de cycle, à la fois très puissant et très beau. »

Ken Loach
« J'aime beaucoup son cinéma, de "Land of freedom" à "Bread and roses" en passant par tous les autres. »

Ma musique
Alt J, transcendant

« Un groupe de pop électro originaire de Bristol qui vient de sortir un nouvel album. C'est plein de sensibilité, une grande place laissée à la voix. Transcendant. »

Adult jazz, porte-voix

« Du jazz électro avec, là encore, une place phénoménale laissée à la recherche vocale. »

Le premier album de Cascadeur, le francique de Serge Tonnar
« Côté local et dans des genres différents, j'avais adoré le premier album de Cascadeur. J'aime aussi Serge Tonnar et son "Légo trip", il chante en francique et casse la baraque au Luxembourg. »

Mon actu perso

Café-klatsch, 5e album de Mannijo  « “Café klatsch”, où il chante et joue de la guitare avec Manfred Pohlmann et Patrick Riollet. Quelques dates prévues déjà : le 11/10 à Rustroff (infos et résas : 03 82 83 21 09), le 18/10 à Volmerange-les-Mines et le 24/10 près de Coblence, en Allemagne. Le 1er concert sera spécial : un quartette avec le batteur Hervé Rouer (groupe Ange), des invités, des repas du terroir et végétariens. Ce même jour sera visible le 1er clip du groupe de « quinqua dinosauriens ».

Mes restos
Le café Flamm à Hunting

 « C’est l’ancien café du village, repris par le fils de la patronne. Il y cuisine des flamms de toutes sortes, avec plein de produits de terroir, il y a une super terrasse et on s’y sent comme chez soi. »
Rue de l’Eglise à Hunting.

La Tsampa et la Dolma à Bruxelles

 « Je suis végétarien depuis 40 ans et j’adore aller manger dans ces restaurants bruxellois. »
Rue de Livourne et chaussée d’Ixelles à Ixelles.

La Crêpière à Metz

 « J’aime cette adresse depuis toujours, y compris du temps de l’ancien propriétaire. Ils en ont changé mais ont conservé la qualité et c’est l’une des rares crêperies à mériter ce nom. »
Rue du Faisan à Metz.

Mon plan forme
Le yoga pour respirer

 « Le yoga, où je n’attends pas qu’on me vende du mysticisme en plus. Cette discipline m’apporte une meilleure respiration, ça m’accompagne. »

Le foot au passé
 « J’ai été un footballeur passionné, mais j’ai dû arrêter après une rupture totale des ligaments, et je supporte Metz depuis toujours. J’allais au stade avec mon père : les bonbons à la bergamote qu’il m’achetait, les “populaires”, ces tribunes sans sièges et avec des grillages auxquels grimpaient les gamins. Je continue à aller dans la tribune Est. J’aime également les esthétiques du foot : je préfère par exemple un Barça à un Atletico. »

Les bras m’en tombent

 « Lorsque je vois la bêtise de la classe politique : elle est d’un nombrilisme incroyable et n’a même plus de vue sur ce pour quoi elle a été placée aux responsabilités. Mais ce n’est pas nouveau. »



1 réaction

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Par Robert
 • Homme libre
16/03/2018 • 13:03

Quel cas social ce type ! 

 
 

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