Thionville

Premier opus de Laurent Witz, producteur nord-mosellan de films d'animation
La poésie numérique de "Mr.Hublot"

Par Justine DEMADE PELLORCE • Journaliste de la Semaine • 20/05/2013 à 07h00

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Trois ans de travail, 250 000€, une dizaine de personnes au maximum et quelques coups de main, c’est à peu près le bilan comptable de “Mr. Hublot”, court-métrage d’animation réalisé par Laurent Witz qui sera diffusé en juin sur Arte.

Le Mosellan d’adoption a créé “Watt Frame” en 2012, société de production nord-mosellane, après avoir lancé “Zeilt productions” au Luxembourg en 2007. Une double nationalité et de multiples casquettes, pour que ce premier projet personnel voit le jour.

Trois ans de travail pour dix minutes de film. Le ratio paraît faible. C’est le prix à payer pour que, l’opus prêt à être livré au siège d’Arte, Laurent Witz n’ait aucun regret. « Nous avons fait tout ça avec 250 000€, ce qui est ridicule au vu du résultat », se satisfait franchement Laurent Witz. Quand il faut compter entre 80 et 100 000 euros la minute pour fabriquer un long métrage d’animation en Europe (fois 10 pour les Etats-Unis), “Mr. Hublot” en a coûté 20 000. « Avec ce court-métrage, nous réussissons à faire croire que nous sommes sur un long-métrage, que nous sommes un énorme studio et qu’en plus, ça a été facile. Comme pour un danseur : lorsqu’il réussit à faire croire que ce qu’il exécute est facile, c’est mission accomplie », image le réalisateur.
Dans les 12 m2 de la jeune société de production de films d’animation, pas moins de 10 écrans qui tournent. Deux bouteilles de vin attendent d’être sabrées et Laurent Witz, 37 ans, attend les coursiers qui emporteront son “bébé”. Jusqu’au dernier moment, il a travaillé aux détails - qui se comptent par milliers - pour boucler l’aventure de trois ans : “Mr. Hublot”, son court-métrage d’animation, sera diffusé en juin sur la chaîne franco-allemande avant, espère-t-il, d’être projeté sur les grands écrans, dans des festivals et, l’idée grandit dans un coin de sa tête, d’être prolongé d’un long métrage issu du même univers.

La poétique des tocs

Un univers poétique où l’ère industrielle se voit raccommodée de gros points de couture, où les fleurs robotisées s’ouvrent et se ferment d’un tour de clé, où les toitures en cuir dominent des personnages sans bouche et des véhicules baroques. Là, dans cette ville accrochée entre le passé et le futur, entre le jour et la nuit, Mr. Hublot promène ses tocs et, finalement, son humanité poétique. « Tout a commencé lorsque j’ai découvert les sculptures de Stéphane Halleux : des personnages incroyables, des véhicules qui ne l’étaient pas moins. Un côté rapiécé que j’ai trouvé génial sur le plan symbolique comme esthétique, qui me rappelait un peu la tête de chèvre créée par Picasso à partir d’une selle et d’un guidon de vélo. Bref, je me suis dit qu’il fallait faire quelque chose autour de cet univers trop dingue », se souvient le jeune homme conscient d’avoir foncé à temps dans le projet.

Rêves numériques

S’il a pu être assez réactif, c’est grâce aux deux sociétés de production qu’il a fondées en parallèle : “Zeilt productions” en 2007 au Luxembourg et “Watt Frame” en 2012 en Lorraine. « Parce que je voulais développer mes projets, à l’inverse de la plupart de ceux que j’ai croisés quand j’étais employé, qui voulaient développer les idées des autres », raconte Laurent Witz, la tête dans ses rêves numériques et les pieds bien fermement ancrés dans le sol. Il faut au moins ça quand on est réalisateur et producteur. Né en 1975 à Haguenau, il a vécu dans le sud de la France, puis à Paris. Débarqué à l’âge du collège à Thionville, il y a suivi toute sa scolarité jusqu’aux Beaux-Arts de Metz. L’animation 3D n’est pas encore très développée - nous sommes au milieu des années 90 - et Laurent commence à réaliser ses petits films en amateur, chez lui. L’animation, la réalisation, la production ou le côté “chef d’entreprise”, il apprendra tout en autodidacte.

Vivier d’artistes

À la fin des années 90, passage par “Ex-machina”, grand studio parisien où il travaille à la direction artistique, à la réalisation de projets d’animation ou de publicités. « Lorsque le studio a fermé, beaucoup d’anciens ont créé leur propre société de production : aujourd’hui un véritable réseau », raconte celui qui a, à son tour, fondé ses sociétés après une expérience luxembourgeoise en tant que superviseur. L’une est installée au Grand-Duché, l’autre en Moselle nord. Pourquoi ? Parce que l’animation coûte très cher à fabriquer (2 à 30 fois plus cher que le cinéma “classique”), parce que les aides sont plafonnées, dans un pays comme l’autre, et qu’en multipliant les sociétés de production, il multiplie les chances de financement. Mathématique. « On est obligés de faire des co-productions tant les coûts sont élevés. De cette manière, je peux garder la main sur le projet. » Pragmatique. Rien n’est laissé au hasard. En chef d’entreprise, il évoque  le vivier d’artistes qui collabore à la réalisation des films d’animation (designers, animateurs, spécialistes des éclairages) qu’il est préférable d’ancrer dans la grande région plutôt que de les voir rejoindre Paris. Une fois cette toile ingénieusement tissée, il y a l’idée, puis le financement. Une année entière pour obtenir suffisamment d’aides (du “Film fund” luxembourgeois d’abord, puis du CNC (centre national de la cinématographie), de la Région lorraine ou d’Arte), avant de se lancer dans la fabrication à proprement parler : deux ans.

En pleine lumière

Idée, scénario, dessins et création stylistique de l’univers : « De la production cinématographique à part entière », prévient Laurent Witz. Il y a des spécialistes de la lumière, ceux qui placent les caméras (car oui, des caméras sont créées dans le décor). Dès le départ, le projet enthousiasme, jusqu’aux plus grands. « Nous avons reçu le coup de main des Studios Lucas film, de la Dreamworks ou encore de Mac Guff, un studio parisien qui fait référence », se réjouit l’homme-orchestre. Une aide bienvenue lorsque l’on apprend la kyrielle de contraintes techniques : il faut compter six mois pour le tournage d’un court-métrage “live” - c’est-à-dire filmant de vrais acteurs avec de vraies caméras - contre le triple, au minimum, pour un court-métrage d’animation. “Mr. Hublot” en a demandé encore deux fois plus, en raison de ses ambitions : un film en stéréoscopie (le relief apporté par la 3D sur la 3D déjà existante dans l’animation) : on ne peut pas tricher. « Si le danseur peut tricher par moments, grâce à des effets lumineux, nous sommes en pleine lumière : tous les objets sont visibles et on ne peut pas bidouiller. »
Par objet, Laurent entend chaque élément qui compose l’image, d’une gouttière qui court sur le mur jusqu’au col de la chemise de monsieur Hublot. Certains plans de la ville comptent ainsi des dizaines de milliers d’objets.

“Une chance énorme”

Pour aboutir à ce résultat léché, il aura fallu du temps et de la persévérance. Et puis de l’argent, et la faculté à convaincre. Pour le jeune créateur lorrain, reste un autre combat : celui des mentalités. « La Lorraine veut exister à travers l’innovation. Il faut aussi qu’elle se penche sur les nouvelles technologies. Nous avons besoin de moyens. Je prends ma part de risques, mais je ne peux pas tout porter sur mes épaules. “Mr. Hublot” sera le deuxième projet lorrain, après le film “Couleur de peau : miel” co-produit par la Région. Nous avons une chance énorme ici, celle de la proximité avec la Belgique et le Luxembourg qui permet les coproductions. J’ai parfois travaillé avec les Etats-Unis ou l’Italie : ça reste compliqué de travailler à distance. Rien de tel que la possibilité de se voir. Il y a encore plein de choses à inventer, c’est peut-être le moment de s’y coller », exhorte Laurent Witz avant de regretter l’évidente distance entre le rythme effréné des nouvelles technologies et celui, plus en lourdeur, des administrations. En dépit de leurs rêves numériques, les enfants des nouvelles technologies sont ainsi : pleinement ancrés dans les choses concrètes, dans la chair qui donne naissance aux personnages 3D et dans l’idée que tout reste à faire.

“Mr. Hublot” sera diffusé courant juin sur Arte. Date fixée ultérieurement.

Cet article est paru le 7 mai 2013 dans l'hebdomadaire La Semaine n°429 à Metz. Pour lire le journal dès sa parution, abonnez-vous



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